Moscou sur Vilaine ou la propagange allemande

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Moscou sur Vilaine ou la propagange allemande

Message  iwann le Ven 26 Juin 2009, 16:12

Etonnant document trouvé dans le livre : La Bretagne dans la résistance – Gérard Le Marec

MOSCOU SUR VILAINE - 1942
II est bien connu que la presse doit toujours devancer l'événement.
Depuis le 22 juin 1941, il semble inévitable pour le peuple allemand - et surtout pour ses chefs - que Moscou devra tomber rapidement. L'arrêt des forces allemandes au mois de décembre, presque aux portes de la ville, et le piétinement qui s'en suit ne doivent pas être considérés comme une victoire du général Hiver, mais comme un grand succès stratégique: le génial Führer, devenu commandant en chef des armées, prendra Moscou au jour qu'il aura choisi. Ce jour-là, il sera indispensable de pouvoir projeter sans délai les images de cette victoire dans toutes les salles obscures d'Europe et d'ailleurs. C'est pourquoi la Propagandastaffel décida de filmer ce succès - qui se fait pourtant attendre - à 20 kilomètres au sud de Rennes, la Vilaine étant censée représenter un affluent de la Moskova, à 3 kilomètres de la capitale soviétique...
Nous sommes au mois d'avril 1942. La Vilaine, la mal nommée, déroule ses méandres dans un décor de collines qu'a choisi l'U.T.A. (Universum Film Aktiengessellschaft, la principale société cinématographique d'outre-Rhin) pour son scénario simpliste mais bien fait pour réchauffer l'enthousiasme des foules allemandes et nourrir une propagande qui se lasse quelque peu d'espérer une nouvelle toujours promise et sans cesse remise.
Sur la terre brûlée par l'armée soviétique en retraite, les troupes allemandes marchent victorieusement, l'arme à la bretelle, en dépit des destructions et des résistances sporadiques, en faisant un immense butin.
Pour la prise du Kremlin on verra plus tard, le théâtre de Rennes ne recelant pas des décors hollywoodiens.
Il serait contraire à la vérité de penser que la Wehrmacht n'aurait pas été en mesure de tourner de telles séquences sur le front lui-même. Dans toutes les armées du monde, photographes et cinéastes font montre d'un beau courage et les P.K. (Propagandakommandos) ne font pas exception. Il suffit pour s'en assurer de consulter les documents pris en première ligne sur tous les théâtres d'opérations de l'armée allemande. Seulement, pour les besoins de la propagande, il faut cette fois des soldats bien nourris, bien reposés, bien rasés. Parfaitement décontractés en un mot.
L'Armée rouge, en déroute, ne tire plus au hasard que quelque obus qui vont se perdre sans faire de dégâts. Plus un chasseur soviétique dans un ciel tout bleu traversé seulement par les Messerschmitt allemands.
Il s'agit de montrer aux spectateurs les dernières heures de la guerre fraîche et joyeuse car il est bien évident à la pensée de tous que la chute de Moscou entraînera la chute de l'Union Soviétique et l'abandon de la lutte de leurs alliés anglo-américains bien malmenés dans le Pacifique par les Japonais.
Le symbole est donc d'importance et le docteur Goebbels, grand maître de la propagande, toujours intéressé par les problèmes du cinéma (et notamment par ses interprètes féminines), à du donner des ordres pour que le film soit une réussite.
Pour cela il n'est pas question de lésiner sur les moyens.
Côté figurants, pas de problème ; il y a là, à la disposition, les unités d'instruction du secteur qui, autant de fois qu'il le faudra, passeront et repasseront devant la caméra.
Pour les «extérieurs» ce n'est pas aussi simple, mais la campagne française est là pour satisfaire aux exigences du metteur en scène. Rappelons que nous sommes au mois d'avril et qu'en Bretagne à cette date le blé est encore en herbe. Comme, dans les meilleures conditions, Moscou ne sera pas prise avant l’été (la Wehrmacht doit reconquérir avant plus de 200km), on brûle ce froment au lance-flammes tandis que l'on démolit des meules de paille et l'on vide des sacs de grains pour permettre à des soldats allemands d'effectuer le battage, torse nu, au grand soleil des sunlights. Il s'agit, bien sûr, de nourrir rapidement les pauvres moujiks affamés enfin libérés de la tutelle de leurs commissaires politiques juifs.
Pour les arbres, on massacre un bois tout proche. Soigneusement effeuillées, étêtées, le tronc déchiqueté, les plus belles espèces se retrouvent plantées, moignons dérisoires, sur la route de Laillé à Guichen. Quarante années plus tard, les habitants de Laillé se souviennent encore de ce gâchis.
Sur la même route, on bascule pêle-mêle des véhicules réquisitionnés.
Voitures à chevaux, bien sûr, l'Armée rouge n'étant pas motorisée ou ayant perdu le peu de matériel qu'elle possédait lors des premiers combats. Il y a là des carrioles, des vachères qui ne ressemblent pas trop aux télégas, ces chariots soviétiques à quatre roues. Mais qu’importé...
Ce qui est plus grave, c'est que, le premier coup de manivelle donné, le metteur en scène s'aperçut que l'un des véhicules portait encore, bien visible, l'immatriculation G.V., à l'époque lettres minéralogiques du département d'Ille-et-Vilaine.
Il fallut couper immédiatement, effacer les lettres à grands coups de peinture et recommencer. Champs et prairies sont troués d'entonnoirs, consciencieusement creusés à la pioche. Des artilleurs sont venus vérifier leur bon aspect et leur véracité. Des cordes soigneusement embrouillées simulent, au pied des poteaux télégraphiques abattus à la hache, l'enchevêtrement des fils.
Rien ne paraît laissé au hasard dans ce décor dont le joyau demeure le pont qui, à l'ouest de Laillé, enjambe la Vilaine. Il s'est agi, sans le démolir, d’en simuler la destruction : il ne faut tout de même pas interrompre les communications de la Wehrmacht. Pour cela la partie du tablier censée être tombée à l'eau est un décor en contre-plaqué. En contre-plaqué également, le pont provisoire en bois: il a suffi d'habiller le parapet de pierre qui disparaît désormais aux regards. Des lézardes aux piles et au parapet sont tracées au goudron. Il a fallu quand même se résoudre à démaçonner quelques pierres à l'extrémité, en un point où l'opération ne présente aucun danger pour la solidité de l'ouvrage et où la réparation sera facile.
Toute cette mise en scène pour le seul pont dura deux semaines et, au dire d'un ancien contremaî¬tre de l'entreprise chargée de monter ce décor, coûta près de deux millions aux Allemands.
Tout est maintenant bien en place. Metteur en scène et opérateurs sont installés sur un podium dressé à un tournant de la route de Laillé à Guichen sur la rive ouest de la Vilaine, juste avant la petite halte de Laillé que l'on ne verra pas dans le film.
Il est cinq heures du matin. Jusqu'à 14 h, 1500 soldats passent et repassent devant la caméra, franchissent le pont, recommencent la manœuvre tandis que les sous-officiers se font eng... par un metteur en scène qui ne mâche pas les mots.
Au loin, sur la lande, des batteries fumigènes vomissent des volutes noires. Comme au temps de Napoléon, c'est Moscou qui brûle. Au second plan, flambent des cabanes de bois, isbas hâtivement construites, tandis que, pour la bande sonore, explosent ça et là des charges inoffensives.
A deux heures de l'après-midi, tout est terminé. Les cuisines roulantes apportent sur place un repas, plusieurs fois réchauffé, à une troupe qui ne se doute pas qu'elle vient de réaliser le rêve de toute une nation.
Les techniciens, eux, fort satisfaits de leurs prises de vue, remballent leur matériel: «Tout est bon dans la boîte», il n'y a plus qu'à monter.
La suite nous est révélée par des indiscrétions d'officiers allemands qui se laissèrent aller à des confidences dans les salons rennais dès le temps de l’occupation. Peut de temps après le tournage (l’ordre avait été donné de faire vite), fut réuni dans un cinéma de Rennes un aréopage pour juger en secret des qualités du film, tout alla très bien jusqu'au moment où dans l'obscurité on entendit quelques toussotements amusés et des fauteuils que l'on remue. Le film s'arrêta, la salle devint toute noire puis se ralluma aussitôt. Sur l'écran était apparu, bien visible, un panneau indicateur de distances : « Moscou : 3 km — Bourg-des-comptes : 6 km 500 ». L'histoire ne dit pas si l'on a retrouvé trace, dans les archives des actualités allemandes, de ce sabotage involontaire, morceau d'anthologie du cinéma.

Photos des décors du tournage

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iwann

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Re: Moscou sur Vilaine ou la propagange allemande

Message  jeremiah29 le Ven 26 Juin 2009, 20:04

Salut Yves !..

Je connaissais plus ou moins l'anectode que j'avais lu il y a assez longtemps dans un ouvrage study des éditions Ouest-France, mais pas dans les détails, choses que tu nous apportes aujourd'hui. Wink
Merci pour l'histoire... Very Happy

Lo

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pont de moscou

Message  philippe 26 le Dim 16 Aoû 2015, 23:35

Bonjour

Mon père m'avait parlé du nom du pont de Laillé ainsi nommé. je nne sais pas quand il en avait entendu parler.
Y a-t-il moyen d'accéder à des photos ou des sources de l'UFA qui permettent de visionner des photos ou un extrait du tournage? M. Le Marec a-t-il indiqué les sources auxquelles il a eu accès pour avoir ces infos?
Merci d'avance.
PS: je n'arrive pas à avoir accès aux liens qui figurent en bas de l'article de iwann

philippe 26

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Re: Moscou sur Vilaine ou la propagange allemande

Message  patton5044 le Ven 28 Aoû 2015, 08:27

BONJOUR

Je connais l histoire et un ancien qui connais bien cette période m a montré un livre avec une photo de cette scene.

patton5044

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Re: Moscou sur Vilaine ou la propagange allemande

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