Lu dans la presse

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Lu dans la presse

Message  Panzerfaust le Mer 24 Déc 2008, 15:53

Lu dans le Ouest-France de ce 24/12/2008 :

Ravensbrück, drôle de crèche pour venir au monde


Jean-Claude Passerat montre sa carte de « déporté politique » et une photo faite quelques mois après sa libération du camp de concentration de Ravensbrück où il est né, en décembre 1944. A sa droite, sa mère. : David Adémas


Une nuit de décembre 1944, à 3 h 30, un garçon sort du ventre d'une femme. Il est de père inconnu et d'avenir très incertain. Pas de dragées, pas de berceau, encore moins de rois mages : cette nativité a pour décor le camp nazi de Ravensbrück. Tout autour la mort rôde, la vie rampe.
Né sous une bonne étoile dans un froid polaire, Jean-Claude Passerat se déclare « déporté de naissance ». Il a 65 ans depuis quelques jours, le miraculé du massacre des innocents.

Bon pied, bon oeil, mémoire à vif, il est le dernier rescapé de cette étrange maternité que fut le camp de Ravensbrück. Où moururent des milliers de femmes polonaises, allemandes, russes et françaises. Où huit cents d'entre elles accouchèrent. D'où en réchappèrent trois petits : Sylvie Bonnet, Guy Poirot et Jean-Claude Passerat. Jean-Claude qui rajoute : « J'ai eu de la chance dans mon malheur. »

Oui, à quelques mois près, il passait à la casserole, notre petit bonhomme : « Jusqu'en 1943, les nouveaux nés étaient étranglés ou noyés dans un seau d'eau, comme des chatons, sous les yeux de leur mère, dans l'infirmerie où elles venaient d'accoucher. » Ravensbrück où Jean-Claude voit le jour est un lieu de haine et de sadisme dépassant l'entendement.

Il est l'enfant du hasard. Le petit d'une clandestine et d'un fantassin de l'armée des ombres. Sa mère, Hélène Palmbach, a été arrêtée en mars 1944. Fille de mineurs polonais, naturalisée française, elle est agent de liaison dans la Résistance : « Elle a fait un paquet de kilomètres à bicyclette pour passer des messages. » Au maquis dirigé par un communiste hors pair, elle tombe amoureuse d'un certain « Toni ». Elle est dénoncée. Quand la Gestapo la fait monter dans le train plombé, Hélène, mâchoire fracassée par les brutes, ne sait pas qu'elle est enceinte. Est-ce un drame supplémentaire dans tout ce malheur ? Jean-Claude ne le pense pas : « Elle m'a souvent dit : 'Tu sais, si tu n'avais pas été là, je crois bien que je me serais laissée aller'. »

Car ce bébé est beau. Il pèse 3,5 kg à la naissance. Tout s'est bien passé grâce à une sage-femme polonaise qui a rassuré la jeune mère dans sa langue maternelle. Jean-Claude a échappé à la mort subite de l'ordre brun qui a desserré son étreinte. Pas au froid et à la faim qui déciment les nouveaux nés de Ravensbrück. Le plus dur commence : l'hiver du Mecklembourg est un tueur en série. Il n'y a pas de lait, pas de couches, pas de chaleur pour les enfants dénudés du pire.

Mais, il y a des fées. Toutes ces femmes punies de tout se penchent sur le petit. Geneviève de Gaulle, Germaine Tillon le bercent. L'admirable Marie Jo Chombart de Lauwe bricole des tétines avec une vieille paire de gants en caoutchouc. Il n'y a que deux biberons pour cinquante nourrissons. « Ma mère n'avait plus de lait. Une Roumaine tzigane et une femme russe m'ont donné le sein. Elles avaient perdu leur enfant. J'ai du sang international dans les veines. » Que de marraines pour ce petit prince : « Je pense que les femmes déportées ont été exemplaires de solidarité. Bien davantage que les hommes, plus déchirés par la politique. Les femmes, elles, dépassent tout. »

À la scierie hors du camp où Hélène a été expédiée avec son garçon, les prisonniers de guerre rognent sur leur maigre ration pour lui donner la becquée. Il neige. Jean-Claude est vêtu d'une brassière et d'un châle. On trait secrètement une chèvre pour lui. On remplit ses biberons d'infortune d'eau de cuisson des pâtes soutirée aux gardiens, mais rien n'y fait : le garçon maigrit : « J'étais tout chétif, fripé, j'avais le gros ventre du malnutri. À la libération du camp, je ne pesais plus que 2,5 kg ».

Mais un beau matin le grand jour arrive : le 30 avril 1945, des soldats soviétiques de l'Armée rouge désentravent les malheureux de Ravensbrück. Du moins celles et ceux qui restent, la peau sur les os, étonnés d'être toujours là. Hélène et son petit arrivent en France le 6 juin 1945. Jean-Claude est resté maigrichon bien longtemps. Il a décroché son certif. A fini par monter en graine. A travaillé comme surveillant dans un centre de rééducation professionnelle de l'Office national des anciens combattants. Ancien combattant, il l'est à sa manière. Dans son portefeuille dort une carte de « déporté politique » qu'il exhibe fièrement.

Maintenant, pour le temps qu'il lui reste, il témoigne de sa vie qui est comme un roman. Sa mère est sortie de la vie en 1996. Hélène repose dans un cimetière d'Auvergne. Il est revenu plusieurs fois à Ravensbrück où l'armée russe a tout effacé, sauf sa mémoire. La semaine dernière, il était en Bretagne, parlant à des lycéens, racontant son aventure, sans états d'âme et sans haine. La haine, il l'a traversée à l'âge des berceuses. Il en a fini avec ça.

Quand on lui fait remarquer qu'il porte les mêmes initiales qu'un autre enfant né en d'autres temps dans d'autres conditions spartiates, « JC » en sourit. Il n'est pas né entre le boeuf et l'âne gris comme l'illustre petit de Bethléem mais entre les nerfs de boeuf et l'ordre vert de gris, à Ravensbrück. Doux Jésus...

François SIMON.

Photo : David ADÉMAS.

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